Frachet Albert Camus

Albert Camus Récapitulatif V2

Synthèse des articles dédiés à Albert Camus --

Fichier:Albert Camus, gagnant de prix Nobel, portrait en buste, posé au bureau, faisant face à gauche, cigarette de tabagisme.jpg      Catherine Camus, dans la maison de Lourmarin. (Sipa) Sa fille Catherine
Qu'est-ce que le bonheur sinon l'accord vrai entre un homme et l'existence qu'il mène ? - Albert Camus

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Autour de l'Espagne L'Etat de siège, Rondelez  Daoud-Meursault
Camus-Malraux Corresp. Camus-Malraux, L'Etranger

En quête de "L'Etranger"  Camus-Abd al Malik  
L'éternité à Lourmarin
   
 A la recherche de l'unité    


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Albert Camus-Jean Grenier Albert Camus-Jean Daniel
Avec Albert Camus tome I Avec Albert Camus tome II Albert Camus et René Char
Albert Camus-Michel Onfray
Autour de Camus Camus, L'ordre libertaire
Albert Camus à Paris Albert Camus en Bretagne Albert Camus à Briançon

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La mort heureuse Le Premier homme
L'envers et l'endroit Lettres à un ami allemand Réflexions sur la peine de mort
Corresp. Camus-Char Corresp. Camus-Grenier Corresp. Camus-Vinaver
Correspondances Centenaire Journaux de voyage Révolte dans les Asturies

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Ombre-Soleil, Roger Grenier Albert Camus par JC Brisville
Camus par Roger Quilliot (1) Camus par Roger Quilliot (2) Les cahiers Albert Camus
Camus par JJ. Brochier
Albert Camus libertaire Camus et l'Algérie
Camus, la parole manquante  L'engagement de Camus Camus et l'Espagne
Camus, Grenier et Guilloux               Louis Guilloux,

Voir aussi : Grenier à Simiane  --  Char et Boulez  --  Camus par JP. Sartre
   Albert Camus (1913-1960) à Lourmarin
Sa tombe à Lourmarin

* Photos d'Albert Camus  ----  * Photos de Lourmarin, --- * Le poète René Char

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12 février 2020

Albert Camus, 60 ans déjà !

« Décidément, Camus n'en finit pas de redevenir actuel ou "à la mode" » écrivaient déjà JF. Payette & L. Olivier en 2004 dans leur livre "Camus, nouveaux regards sur sa vie et son œuvre"

2013 avait été l’occasion de fêter le centenaire de la naissance d’Albert Camus. Au-delà des réimpressions de ses œuvres majeures, on en avait profité pour éditer trois correspondances inédites dont j’avais rendu compte à l’époque. [1]

            
                                         Albert Camus et ses jumeaux Jean et Catherine


2020 est cette fois l’occasion de fêter le soixantième anniversaire de sa disparition. Déjà un premier ouvrage dû à Vincent Duclert et intitulé "Camus, des pays de liberté" [2] lui est consacré et d’autres vont suivre dans le courant de l’année pour donner à cet événement toute son ampleur. On peut noter également la parution en format de poche de sa correspondance avec son ami Louis Guilloux. [3]

           

4 janvier 1960 : c’est la stupeur. Le prix Nobel Albert Camus décède dans un banal accident de la route en revenant de sa résidence de Lourmarin dans le Vaucluse. Un pneu éclaté dit-on, de la Facel-Vega de son ami Michel Gallimard, sur une route de l’Yonne.

On a d’ailleurs retrouvé son manuscrit échoué à côté du véhicule. Albert Camus entamait alors un nouveau cycle d’écriture, après l’absurde et la révolte allait venir le temps de l’amour sous la forme de son nouveau roman, largement autobiographique, Le Premier Homme. [4]

         
                                        
Albert et Francine Camus

L'hommage est à la hauteur de l'événement. Même Jean-Paul Sartre avec qui il s’était brouillé après la parution de L’homme révolté [8], écrivit juste après sa disparition dans un texte plein de "ressentiment refoulé", « il était un de ces hommes rares… On vivait avec ou contre sa pensée, telle que nous la révélaient ses livres […] Il représentait en ce siècle, et contre l'Histoire, l'héritier actuel de cette longue lignée de moralistes dont les œuvres constituent peut-être ce qu'il y a de plus original dans les lettres françaises. (Texte publié le 7 janvier 1960 dans « France Observateur ».)
René Char
, peut-être son ami le plus proche, écrira un texte si émovant et d'une grande retenue intitulé L’éternité à Lourmarin, où il écrit ces mots si justes : « Avec celui que nous aimons, nous avons cessé de parler, et ce n’est pas le silence. »

          

Beaucoup se demandent ce qui peut expliquer le succès de Camus, qui ne s’est jamais démenti depuis sa mort, alors qu’il a été si critiqué de son vivant, et même si l’un de ses rares détracteurs Jean-Jacques Brochier l’avait qualifié de « philosophe pour classes terminales ». [5]
Cet engouement vis-à-vis de l’homme et de son œuvre a aussi son revers : brouiller son message, aller au-delà de sa pensée par des interprétations contestables.

      Albert et son frère aîné Lucien vers 1920

 Vincent Duclert a au moins le mérite de bien définir ce qui en fait la particularité, "le mystère Camus" : « Chez Camus, il y a une association très intéressante entre les idées mais aussi l'émotion, ce qui fait que les idées ne sont pas abstraites et elles sont bien transmises parce qu'il y a cette émotion qui nous rend très proches de Camus. Tout son travail, y compris son travail de journaliste, c'est d'être très précis sur les faits et en même temps de donner une force, une éloquence à son analyse de l'actualité. »

           

Voilà qui est dit. C’est aussi l’idée que rien ne peut se dissocier, qu’on ne peut séparer le penseur et l’écrivain de l’homme et du citoyen. Cette identité entre l'homme est son oeuvre se retrouve dans cette citation : « Je marche du même pas comme artiste et comme homme. Révolte et absurde sont des notions profondément ancrées en moi, mais j'ai su en faire la critique. »
Sa ligne de conduite n'a pas varié, marquée par ce que j'avais appelé dans un article précédent La permanence camusienne

Sans aucun doute, Camus a incarné cette osmose, son engagement est toujours mûrement réfléchi, pesé et en harmonie avec sa ligne de conduite, sa déontologie, même quand son cœur saigne et que l’émotion pourrait déborder sa réflexion comme dans son action en faveur d’une solution négociée en Algérie. C’est sans doute cette rigueur qui lui a permis de ne pas se laisser déborder par ses sentiments et de refuser de céder au conformisme de son époque, de se laisser porter par « l’air du temps » comme disait son ami Jean Daniel. [6]
Dans Actuelles I, il a écrit cette phrase lourde de sens : « Il s'agit de servir la dignité de l'homme par des moyens qui restent dignes au milieu d'une histoire qui ne l'est pas. »

Camus & sa fille Catherine

Du refus au consentement

L’émotion dont parle Vincent Duclert est toujours canalisée, contextualisée, même quand il prend la parole dans des meetings où il défend sa conception de la liberté contre les dictatures de tous bords ou quand il dénonce le franquisme avec ses amis républicains espagnols. [7] Sa volonté, son engagement nourrissent une pensée qui est le fondement de son action. 

D’un point de vue conceptuel, la pensée de Camus part d’une constante qu’on trouve dans ses premiers écrits, en particulier la nouvelle "Entre oui et non" de son recueil L’Endroit et l’envers comme dans son dernier recueil intitulé à dessein "L’exil et le royaume". Le thème du balancement cher à Camus évolue entre "Oui et Non", cherchant un équilibre entre refus et consentement, comme il évolue entre "L’exil et le royaume", entre deux entités séparées, la mort à l’horizon qu’il considère comme un exil et une terre promise qu’il définit comme un royaume.

Le nœud de sa pensée, c’est cette recherche d'équilibre entre les deux fléaux de la balance, qui représente ce qu'il nomme "la recherche de la mesure" car les deux entités qui oscillent entre le bien et le mal, entre l’exil et le royaume sont pour Camus indissolublement liées, prenant leur sens et leur richesse dans la confrontation.

Notes et références
[1]
  Voir mon article intitulé Le centenaire de sa naissance et la présentation des correspondances de Camus avec Roger Martin du Gard, Francis Ponge et Louis Guilloux --

[2]  Voir mon article Vincent Duclert, Camus des pays de la liberté --
[3]
  Voir mon article Correspondance Camus-Guilloux --

[4]
Voir mon article présentant Le Premier homme --
[5]
Voir mon article sur l’essai de JJ. Brochier Camus, philosophe pour classes terminales --
[6]
Voir mon article sur l’essai de Jean Daniel, Avec Camus, comment résister à l’air du temps ? --
[7]
Voir mon articleAlbert Camus et l’Espagne --
[8] Il écrit alors dans ses Carnets, « Même ma mort me sera disputée. Et pourtant ce que je désire de plus profond aujourd'hui est une mort silencieuse, qui laisserait pacifiés ceux que j'aime. » (Albert Camus  "Carnets" 1949-1959)

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Vincent Duclert, Camus, des pays de liberté

Référence : Vincent Duclert, Camus, des pays de liberté, Éditeur Stock, 300 pages, janvier 2020

            

Après l’hommage marqué qu’a reçu Albert Camus en 2013 pour le centenaire de sa naissance, [1] c’est en cette année 2020 l’occasion de fêter le soixantième anniversaire de sa disparition. Ce livre de Vincent Duclert, intitulé Camus, des pays de liberté, est le premier d’autres ouvrages qui marqueront certainement cette année particulière.
Déjà l’on voit fleurir dans les librairies ses livres les plus connus ou d’autres ouvrages comme la parution en format de poche de sa correspondance avec son ami Louis Guilloux. [2]

Beaucoup ont tenté de savoir ce qui faisait la spécificité d’Albert Camus, ce qui expliquait le succès dont il a bénéficié depuis son brusque décès le 4 janvier 1960 dans un accident de voiture sur une route de l’Yonne. Vincent Duclert s’y colle ici, essayant surtout à travers sa vie et ses essais, de cerner cette personnalité à la fois multiple et marquée par une grande rectitude.

           

Il y voit une espèce de présence assez mystérieuse somme toute puisqu’elle lui apparaît comme à la fois proche et impalpable, de celui qui proclamait déjà à Djémila : « Oui, je suis présent. »
C’est cette alchimie de l’homme qui l’a fasciné au point de lui donner envie d’écrire, loin de sa spécialité, un livre sur Albert Camus.

                 

Il veut également témoigner comme il dit de la « présence d’Albert Camus dans l’histoire et la géographie du monde », de « la trace en nous d’un homme disparu voilà des décennies…, » Pour cela,Vincent Duclert nous propose d’abord une partie biographique pour cerner son environnement, en particulier celui de sa jeunesse d’enfant pauvre évoluant dans cet Alger contrasté  où il habitait un quartier pauvre tout en allant au collège dans un quartier du centre ville beaucoup plus bourgeois.

            

Vincent Duclert  s’est aussi attelé à relecture des textes politiques de Camus [3] et sur les archives familiales pour montrer la constance de sa pensée à travers notamment sa lutte contre les totalitarismes de tous bords,  ce qui lui a valu bien des polémiques ou sa volonté d’apaisement et de réconciliation pendant la guerre d'Algérie, lui qui a refusé de choisir un camp entre ses amis pieds-noirs et ses amis nord-africains, dénonçant également la violence d'Etat et mettant au-dessus de tout la tolérance et la  liberté.

Il reprend les textes parus après la mort de Camus, partie qu’on peut trouver un peu scolaire, et surtout les lieux où il a résidé, où il a tenté de s’enraciner après le départ d’Algérie, ce que l’auteur appelle  ses « pays de liberté », qui ont donné son titre au livre
L’objectif était sans doute trop ambitieux mais l’ensemble est bien écrit, d’une plume alerte, et on suit l’auteur sans peine dans le parcours de a pensée de Camus et sur les traces des lieux qu’il a parcourus.

             

N'empêche, le livre reprend les moments forts de la vie de Camus, par exemple les réactions du monde intellectuel et les attaques des sartriens après la parution de "L'homme révolté" que l’auteur décrypte longuement. Il insiste sur son anticolonialisme qu’on a parfois sous estimé, en insistant sur ses positions quant à la guerre d'Algérie et ses conséquences.
La preuve parmi d’autres, les lettres si émouvantes que l’écrivain Mouloud Ferraoun envoya à Francine Camus et auparavant à Albert Camus. Dans cette optique, son analyse permet de bien clarifier ses rapports avec les Algériens.

              

Notes et références
[1]
 Voir mon article Camus, Le centenaire de sa naissance --

[2]  Voir mon article Correspondance Camus-Guilloux --
[3]  Voir en particulier l’ouvrage Camus, Conférences et discours --

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Correspondance Camus Guilloux

Albert Camus : 60 ans déjà

« Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible.»
L’été, Retour à Tipasa, 1952

                    

À l’occasion du centenaire de la naissance d’Albert Camus en 2013, j’avais rendu compte de cette correspondance entre Albert Camus et Louis Guilloux. J’y reviens dans cette fiche spécifique, à l’occasion de la parution de cette correspondance en livre de poche pour marquer cette fois le soixantième anniversaire de sa disparition le 4 janvier 1960 dans un accident de la route.

Au cours de cette année où seront organisées des manifestations pour lui rendre hommage, on s'apercevra que son œuvre et ses idées sont toujours aussi "actuelles" (sans jeu de mot) [1], son humanisme et son éthique, la constance de ses engagements représentent plus que jamais autant de réponses aux interrogations comtemporaines.
Et c'est d'abord sur cette ligne de conduite que Camus et Guilloux se rejoignent, c'est ce qui dès leur première rencontre les a rapprochés.

     
Louis Guilloux et Albert Camus                 Les 2 amis à Sidi-Madani en 1948

Guilloux et Camus, c’est l’histoire d’une vraie, d’une grande amitié, une communion dans l’engagement personnel et littéraire, une rectitude morale qui définit bien leur attitude face à l’existence. On reprend souvent cette citation de Guilloux, qui est un hommage à son ami Camus : « Je l'aime tendrement et je l'admire, non seulement pour son grand talent mais pour sa tenue dans la vie. » Louis Guilloux, 1952

Leurs convergence, elle est dans leur vie car ils ont connu dans leur jeunesse la pauvreté et la maladie, et aussi dans leur éthique car ils défendent ardemment la justice, se situant du côté des malheureux et des opprimés, se méfiant des idéologies, franchement ancrés à gauche.
Entre Guilloux et Camus, c’est un peu comme entre Camus et René Char : quand ils sont à Paris, ils se retrouvent le plus souvent possible et quand ils ne peuvent pas se voir, ils s’écrivent. C’est bien une aubaine pour nous puisque beaucoup de ces lettres nous sont parvenues, permettant de suivre leur cheminement intellectuel et leurs préoccupations quotidiennes.

          
           Le couple Guilloux et leur fille Yvonne


Leur amitié, on la trouve aussi dans les retrouvailles familiales comme dans cette exemple cité par la fille de Louis Guilloux : « J'avais 14 ans et demi quand j'ai connu Albert. On sortait à droite, à gauche, avec lui et mes parents. C'était très agréable. Plus tard, on a logé chez eux aussi à Paris. C'était vraiment comme de la famille. »

Dans leurs échanges épistolaires, ils se plaignent souvent du manque de temps qu’ils ont pour écrire, pris par les obligations du quotidien. En 1946-47, donc au début de leur correspondance et de leur amitié, on peut mesurer la confiance de Camus envers Guilloux qui leur envoie le manuscrit de La Peste en lui demandant ses suggestions.

                 

Ils sont tous les deux dans leur univers littéraire comme Camus qui, même au moment de sa retraite à Briançon pense constamment à son projet qui deviendra L’homme révolté. [2] « Métier de cinglé! Mais c'est le seul » écrit Guilloux qui pense surtout au projet qui deviendra Le Jeu de patience.

               

Mais ils sont aussi soucieux de leur vie, demandant souvent à la fin d’une lettre des nouvelles de la famille ou des amis. « Comment va ta main » demande Guilloux, sachant que Camus s’était fait mal à une main lors d’une sortie à skis. Puis il demande des nouvelles des « comiques », faisant allusion aux jumeaux.

Ce fameux voyage auquel fait allusion Camus dans l’une de ses lettres et qu’il doit ajourner, ils le feront bientôt avec l’ami Jean Grenier et ils iront se recueillir sur la tombe du père de Camus, enterré là à Saint-Brieuc, juste à côté de chez Guilloux.
Des souvenirs qui créent de sacrés liens.

                          

Notes et références
[1]  "
Actuelles" est le titre de l'ensemble des chroniques que Camus a tenues entre 1950 et 1958 :
Actuelles I : Chroniques 1944-1948,  Actuelles II : Chroniques 1948-1953, Actuelles III : Chroniques 1939-1958 sous titrées Chroniques algériennes
[2]  Pour suivre le travail de Camus durant cette période, voir les trois tomes de ses Carnets, en particulier le tome II couvrant la période 1942-1951

Voir mes autres fichiers :
* Albert Camus, correspondances, «  Le centenaire de sa naissance »
Correspondance Albert Camus-René Char et Albert Camus-Michel Vinaver --
Correspondance Albert Camus-Jean Grenier et Albert Camus-André Malraux --
* Correspondance Albert Camus-Nicola Chiaromonte et Albert Camus-Maria Casarès --
* Camus entre Guilloux et Grenier -- Jean Grenier : Camus, souvenirs --
* Synthèse de ses correspondances --

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01 septembre 2019

Camus-Chiaromonte Correspondance

Référence : Correspondance Albert Camus-Nicola Chiaromonte (1945-1959), éditions Gallimard, Collection Blanche, 233 pages, juin 2019
Édition établie, présentée et annotée par Samantha Novello.

                    
                                                         Albert Camus et Nicola Chiaromonte

Voilà une nouvelle (et peut-être la dernière) correspondance d’Albert Camus, cette fois avec l’écrivain italien Nicola Chiaromonte. J’avais lu en son temps les deux premières correspondances éditées, consacrées au « bon maître » Jean Grenier et à « son grand ami provençal » René Char, l’une que j’ai trouvée assez convenue et l’autre particulièrement intéressante entre deux écrivains qui, au-delà de l’amitié, exprime toute leur sensibilité.

       
Albert Camus avec René Char et Jean Grenier

Suivirent en 2013 les trois correspondances parues à l’occasion du centenaire de la naissance de Camus. Celle avec André Malraux marque bien l’ambivalence de leur relation, faite surtout de considération et de respect mutuel et celle avec Roger Martin du Gard qui m’a semblé d’abord celle d’une relation avec un aîné prestigieux, sa découverte du contraste saisissant entre les deux frères héros  des Thibaud, ce qui n’empêchera nullement entre eux un amour fraternel au-dessus des soubresauts de l’Histoire.
Un exemple sans doute pour Camus qui donnera toujours son amour et son amitié sans barguigner, sans arrière-pensées..

          
Albert Camus et Louis Guilloux
 
Autant de relations qui en tout cas contrastent avec celle de Louis Guilloux, le breton qui habitait vers Saint-Brieuc, près du cimetière où le père de Camus est enterré, une belle et bonne amitié qui s’exprime librement, naturellement, cimentée par un parcours et une approche assez voisine sur la condition humaine et leur engagement à gauche.
Autant de points communs pour résister au temps. Et l’on sait combien l’amitié était essentielle pour Albert Camus.

Nicola Chiaromonte exprimera ainsi son admiration pour Camus dès le 2 octobre 1945 : « Si, parmi tous les écrivains français, Albert Camus m’émeut tellement, en m’obligeant à une admiration presque sans réserve, c’est à cause de ce (…) retour sur soi-même si émouvant d’un esprit qui, hanté par l’horreur et l’absurde de notre monde, se refuse à l’ambiguïté au nom d’une droiture qui fait resplendir à nouveau (…) la lumière de la raison et la dignité de l’intransigeance morale. »

      
Albert Camus et Francis Ponge

Ils font connaissance en Algérie, au printemps de l’année 1941. Ils se trouvent beaucoup de points communs, antifascistes, passionnés de théâtre et engagés dans la lutte contre les totalitarismes de tous bords. [1] Militant dans le groupe Giustizia e Libertà qu’ont créé à Paris en 1929 des exilés italiens réunis autour de Carlo Rosselli, Chiaromonte avait rejoint Paris en 1934. Deux ans plus tard, il s’est engagé un temps dans la guerre d’Espagne auprès d’André Malraux [2]. Mais il prend ses distances, n’acceptant pas la mainmise des staliniens sur les Brigades internationales.

Lors de l’invasion allemande, il se réfugie d’abord à Toulouse, où il retrouve entre autres Jean Cassou, Edgar Morin et Georges Friedmann, Jean-Pierre Vernant, avant de rejoindre l’Algérie. Camus l’accueille à Oran pour quelque temps, où il réside avec Francine, avant qu’il parte pour New-York. Courte rencontre où naît une longue amitié.

   Camus et Roger Martin du Gard

Cette rencontre correspond pour Camus à une époque importante, il venait de finir son cycle de l’absurde [3] comme il l’indique lui-même dans ses Carnets (Carnets, 21 février 1941). Avec le soutien de Pascal Pia et André Malraux, L’Étranger fut accepté par Gallimard en novembre 1941 et parut en avril 1942. Mais en février, Camus subit une rechute de tuberculose et, après un séjour à Aïn-el-Turk, rejoint en août Le Chambon-sur-Lignon en Haute-Loire. En septembre, paraît Le Mythe de Sisyphe, amputé, par crainte de la censure, du chapitre sur Kafka. Francine Camus retourne à Oran mais il ne pourra la rejoindre qu’à la Libération, les Allemands occupant la zone libre le 11 novembre 1942.

Jusqu’en 1943, Chiaromonte travaille à New York pour la gauche radicale et ne sait plus rien de Camus. Il faut l’arrivée de Sartre, envoyé par Combat pour faire des conférences et des reportages sur les États-Unis, pour qu’il renoue avec Camus.

Il le presse d’aller le voir aux États-Unis car « pour savoir ce que l’Europe peut être – et ce qu’il est inutile qu’elle essaye d’être – il faut savoir ce qu’est l’Amérique » (15 octobre 1945). Chiaromonte dénonce l’aversion des États-Unis pour tout ce qui n’est pas matériel : « L’Amérique est profondément hostile à ce qu’en Europe, et surtout en France, on appelle l’intelligence… La gratuité et l’insouciance de l’esprit n’ont tout simplement pas de place ici » (lettre à son ami Caffi d’août 1946). Il dira, à la lecture de L’Étranger et du Mythe de Sisyphe, éprouver non seulement « une grande admiration », mais « un sentiment de fraternité » envers celui qui représentera LA voix qui compte en France, voire en Europe, dans cette France « martyrisée, piétinée, avilie, détruite ».

     Camus et Malraux

Si Albert Camus est peu attiré par les États-Unis [4], sa vie à Paris est alors très difficile [5]
et il finira par se rendre à New-York en mars 1946 pour parler sur le thème de « La crise de l’homme ». Chiaromonte rejette pêle-mêle les concepts dépassés de « littérature bourgeoise et prolétarienne » ou encore de « littérature engagée » (1er février 1946). Il dénonce l’intolérance de Sartre et de ses amis, dont lui-même et Camus pâtiront bientôt, [6] en particulier lors des attaques contre Arthur Koestler, coupable d’avoir dénoncé les procès de Moscou.

Mais ce que veulent avant tout Albert Camus et Nicola Chiaromonte, c’est bâtir un espace de liberté contre toute forme de totalitarisme en privilégiant le droit des peuples et la liberté culturelle. Revenu en Europe en 1947, il défendra ces idées dans la revue Tempo presente à partir de 1956.
Il sera constamment aux côtés d’Albert Camus dans la querelle avec Sartre suscitée par la parution de L’Homme révolté, publiant une série d’articles pour défendre les choix de son ami sur une politique alternative en Algérie basée sur le dialogue entre les deux communautés.

    Camus et Sartre

S’ils sont en phase sur le plan intellectuel, évoluant dans une même communauté d’idées, comme le montre l’action de Chiaromonte qui fera connaître Camus en Italie [7], ils se retrouvent aussi sur cette sensibilité qui les caractérise, avec parfois des accents plus intimes comme cette remarque de Chiaromonte : « J’ai toujours eu besoin du Désir… ce désir qui malgré tout vous fait attendre le lendemain : avec impatience si l’aujourd’hui est morne – avec allégresse si la vie semble sourire. » (Chiaromonte le 3 juillet 1954)

Cette correspondance croisée réunit quelque quatre-vingt-dix lettres inédites, traduisant parfaitement l'exigence et la fraternité de ce dialogue épistolaire. Comme l’a écrit Albert Camus : « Nous sommes comme des témoins, en passe d'être accusés. Mais je ne veux pas vous laisser croire que je manque d'espoir. Il y a certaines choses pour lesquelles je me sens une obstination infinie. »

Notes et références
[1]
  Voir la biographie que lui a consacrée Cesare Panizza en 2017, Una biografia, Donzelli Editore, Rome.

[2] Il se souviendra de lui à travers le personnage de l’exilé anticommuniste et anarchisant Giovanni Scali dans L’Espoir.
[3] Cycle composé de L’Étranger, Caligula et Le Mythe de Sisyphe.
[4] Il écrira : « je ne suis que médiocrement attiré par ce pays (j’ai surtout envie de lumière, de soleil et, pourquoi pas, de bonheur physique) »
[5] Il écrira aussi : « Les trois quarts de mes journées sont livrés aux fonctionnaires, à des petites démarches, à des petits soucis. Pour que mon fils et ma fille soient seulement chauffés, je dois donner un temps qui suffirait à écrire La Comédie humaine. »

[6] « Je ne suis pas très bien avec l’équipe des Temps modernes, leur ayant dit, un peu grossièrement je le crains, ce que je pensais de la revue et des articles de Merleau-Ponty » (20 décembre 1946).
[7] Il fut un exceptionnel relais pour Camus en Italie, suivant les mises en scène de ses pièces, revoyant au besoin certaines traductions.

Voir mes autres fichiers :
* Albert Camus, Carnets, Actuelles
* Albert Camus, correspondances, «  Le centenaire de sa naissance »
* Correspondance Albert Camus-René Char
* Correspondance Albert Camus-Michel Vinaver
* Correspondance Albert Camus-Jean Grenier
* Jean Grenier, « Albert Camus, Souvenirs » --
* Albert Camus par Jean-Paul Sartre --

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23 février 2019

Albert Camus, Synthèse des articles

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Camus, la parole manquante  L'engagement de Camus Camus et l'Espagne
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Voir aussi : Grenier à Simiane  --  Char et Boulez  --  Camus par JP. Sartre
    Albert Camus (1913-1960) à Lourmarin Sa tombe à Lourmarin
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Camus entre Grenier et Guilloux

    
Albert Camus et Jean Grenier      Albert Camus et Louis Guilloux
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« Quel ami parfait et quel homme pur ! Je l’aime tendrement et je l’admire, non seulement pour son grand talent mais pour sa tenue dans la vie ».
Louis Guilloux à propos de Camus, Carnets pages 207-208 
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La correspondance entre les trois amis est multiple, faite d’anecdotes, d’échanges sur leurs lectures, leur œuvre ou parfois leurs soucis quotidiens. Une amitié indéfectible cimentée par Camus lie les trois hommes, Albert Camus avec Louis Guilloux par une conception voisine de la vie ancrée sur des racines ouvrières, avec Jean Grenier, qu’il appelait « son bon maître », relation plus intellectuelle, entre Guilloux et Grenier, bretons originaires de Saint-Brieuc.

  La famille Guilloux
Jean Grenier, le « bon maître », a exercé une influence indéniable sur Camus dont il citait cette formule « qui le faisait rêver » : « Je n’ai jamais pu faire coïncider ce que je croyais être la vérité avec ce qui m’aidait à vivre ». (Jean Grenier, "Vérité,", Lexique, page 77, Gallimard, 1955) Tous trois aiment aussi beaucoup le philosophe Georges Palante, briochin d’adoption, ami intime de Guilloux, auquel Grenier consacre un chapitre dans Les Grèves et que Camus cite dans L’homme révolté. (Voir Louis Guilloux, Souvenirs sur Georges Palante, éditions Calligrammes)
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JPEG - 24.6 ko   La maison de Guilloux, St-Brieuc
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 Louis Guilloux et Jean Grenier se rencontrent à la bibliothèque de Saint-Brieuc en 1917, ce dernier campera plus tard son ami sous les traits de Michel dans son roman Les grèves. C’est  Jean Grenier, devenu professeur de philosophie du jeune Camus à Alger, qui  lui fera lire les œuvres de Guilloux.    
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Albert Camus, alors responsable avec Pascal Pia d’Alger-républicain, publie en 1939 La maison du peuple en feuilleton. La censure interrompra cette publication après 5 épisodes, ce que Jean Grenier annonce à Louis Guilloux. (Lettre reprise dans les Carnets de Louis Guilloux) En juillet 1943, Jean Grenier écrit à Camus qu’il vient de relire Le sang noir qualifié « d’humanité sulfureuse et ténébreuse », ce à quoi Camus ajoute que c’est « une œuvre mutilée ». (Correspondance Albert Camus-Jean Grenier, page 75)
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Camus et Guilloux se rencontrent pendant l’été 1945 dans le bureau de Camus chez Gallimard, qui l’attend en compagnie de Grenier et ils s’en vont tous les trois boire à la Frégate « le verre de l’amitié ». (Louis Guilloux, Carnets)
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1947 est une année importante pour les 3 amis qui se retrouvent en Bretagne à Saint-BrieucJean Grenier emmène Albert Camus sur la tombe d e son père au cimetière Saint-Michel, épisode que Camus reprendra dans Le premier homme.  En mars 1948, Louis Guilloux est invité par les Camus à une rencontre d’écrivains en Algérie à Sidi-Madani. A cette occasion, Camus l’emmène déjeuner chez sa mère à Alger (preuve d’amitié tout à fait exceptionnelle), puis chez sa tante et enfin l’entraîne à Tipasa dans l’univers de Noces, qui ne semble pourtant guère l’éblouir. (Louis Guilloux, Carnets pages 73 et 80) Jean Grenier est désolé de n’avoir pu se joindre à eux et se dit « très heureux de savoir qu’il avait vu un pays où j’ai tant vécu et que j’aime ». (Correspondance Albert Camus-Jean Grenier, page 144)

  
La plaque de Lucien Camus au cimetière St-Michel à St-Brieuc
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Camus aide comme il peut l’ami Guilloux souvent dans la gêne, en l’inscrivant au service de presse de Gallimard, en le mettant en relation avec la revue La table ronde (il y publiera entre autres Labyrinthe en 1953-54), avec la revue Empédocle que Camus a lancée avec son ami René Char ou en publiant ses textes dans la revue Caliban de Jean Daniel, comme Mon plus beau souvenir d’enfance  ou Les bâtons dans les roues en février 1950.

 
Jean Daniel, l'algérois directeur du Nouvel Observateur
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Certaines années, leurs lettres se font rares car Camus et Guilloux se voient beaucoup, surtout à Paris où ils ont leur bureau chez Gallimard. Grande joie en 1950 quand Louis Guilloux reçoit le prix Théophraste  Renaudot pour Le jeu de patience avec ce bandeau de Camus : « Nous sommes avec Guilloux au cœur de ces terres inconnues que les grands romanciers russes ont tenté d’explorer ». A cette occasion, Camus écrit aussi : « Il faisait plaisir à voir quand j’étais encore à Paris. Nous le blaguions un peu mais tout le monde était ravi ». (Correspondance Albert Camus-Jean Grenier, page 168)
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Chaque fois qu’ils se rencontrent, ils discutent de leurs projets, de leurs travaux en cours, comme en juillet 1950 où ils parlent d’Actuelles I qui vient de paraître et de L’Homme révolté, alors en chantier. Ils débattent aussi de sujets qui leur tiennent à cœur comme en témoignent les Carnets de Louis Guilloux : « Je sors de chez Camus… avec qui j’ai eu une conversation très intéressante à propos de la liberté, du choix d’une règle, etc. […] Nous avons parlé du très beau livre de Victor Serge Mémoires d’un révolutionnaire… » (Louis Guilloux, Carnets page 204) Le 30 janvier 1952, Louis Guilloux s’installe à Paris 17 rue de l’université chez Claude Gallimard, dans ce qu’il appelle sa « chambre de bon ».
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   Jean Grenier, Souvenirs             Camus et Grenier en Bretagne
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Le 6 février 1952, Camus et Guilloux adressent un télégramme à l’ami Jean Grenier : « Heureux anniversaire. Affectueusement. Louis et Albert », que Grenier remerciera chaleureusement. 3 mars 1952 : « Ce matin, écrit Guilloux, comme tous les jours depuis que je suis ici [à Paris] j’ai passé une heure avec Camus dans son bureau. A l’automne, Louis Guilloux prépare le mariage d’Yvonne sa fille unique, écrivant dans ses Carnets  « Camus, chez qui nous avons pris le café, nous a très spontanément offert son appartement pour une réception le jour du mariage ».
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Ils se voient beaucoup après le retour du voyage de Camus au sud algérien qui lui inspirera en particulier la nouvelle La femme infidèle, reprise ensuite dans L’exil et le royaume. En janvier 1953, ils discutent dans le bureau d’AlbertFrancine les rejoint et le lendemain dîne chez eux 29 rue Madame avec Bloch-Michel.
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 Le 28 octobre 1953, commence une polémique avec Claude Roy du journal communiste Libération, non à propos de La Maison du peuple mais de la préface de Camus. Les communistes lui reprochent en gros ce que Jean-Paul Sartre lui reproche aussi : d’oser dire que les bourgeois de gauche n’auront jamais la même approche, la même expérience que les fils de prolétaires. Dans cette affaire, Louis Guilloux défend bien entendu bec et ongles l’ami Camus.

                   File:ClaudeR.jpg
Albert Camus et Jean-Paul Sartre                    L'écrivain-journaliste Claude Roy
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Novembre 1953. « Il y a quelques jours, note Louis Guilloux, Camus a eu 40 ans. Ce grave anniversaire s’est fêté dans l’intimité, par un dîner chez Marius ». Guilloux le trouve « tolstoïen comme il l’a toujours été ». L’année suivante est plus morose, Francine souffre d’une grave dépression, Camus est « très pris par la maladie de Francine que l’on croyait à peu près guérie et qui vient d’avoir une rechute. Asthénie complète. C’est très sérieux ». Dès 1955, Camus toujours homme de théâtre dans l’âme, pense à une adaptation du Sang noir que Guilloux n’écrira qu’en 1962 et publiera sous le nom de son héros Cripure.
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  Albert et Francine Camus
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Quand Camus prend un appartement au 4 de la rue de Chanaleilles, dans le même immeuble que son ami René Char, ils se voient moins. Il confie aussi à Jean Grenier, « avec Maria Casarès avec laquelle je l’ai vu danser au Barcelona, entente parfaite ». En octobre 1957, Albert Camus est lauréat du prix Nobel de littérature. Camus se retrouve sous les feux de la rampe et selon Jean Grenier, « Guilloux gêné et malheureux » mais il le défendra bien sûr contre les attaques de ses détracteurs dont l’attribution du prix Nobel a ravivé la virulence.
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    Camus avec JL. Barreau et Maria Casarès
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Puis, jusqu’à la mort tragique d’Albert  le 4 janvier 1960, ils se voient et s’écrivent peu. Albert Camus était très pris par ses adaptations théâtrales et se rendait le plus souvent possible à Lourmarin mais suivait de près l’écriture du roman de Guilloux Les batailles perdues.
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Louis Guilloux veille le cercueil de son ami à Lourmarin puis écrit à Jean Grenier : « Quelle terrible semaine… Depuis, je ne sais que faire, je ne pense pas à autre chose, et je n’ai rien à dire », qui lui répond « tes sentiments sont les miens. On ne peut pas penser à autre chose ». Jean Grenier et Louis Guilloux s’écrivent de temps en temps, ce dernier lui envoie par exemple ses commentaires suite à l’émission de télévision du 22 février 1961 consacrée à Camus ainsi que des coupures de journaux sur Camus.   
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  Sa tombe à Lourmarin
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Louis Guilloux  reste en relations avec Francine Camus. Ils s’écrivent  parfois, Francine terminant sa lettre du 10 décembre 1962 par ces mots : « Je t’aime fraternellement. » Il va déjeuner chez elle (lettre du 9 octobre 1962 à Jean Grenier) et discutent de la préface que prépare Grenier pour l’édition des œuvres de Camus à La Pléiade. Ils se concerteront sur deux questions qui feront problème. D’abord, dans cette tentative finalement abandonnée de créer une Association des amis d’Albert Camus pour aider Francine dans la publication des inédits laissés par Camus sur lesquels il semble bien que la maison Gallimard ait jeté son dévolu. Ensuite sur la publication des Carnets d’Albert CamusGuilloux servira d’intermédiaire, en particulier les deux premiers que Camus a rédigés et paraîtront rapidement en 1962 et 1964. Le dernier, constitué de notes éparses et griffonnées ne paraîtra qu’en 1978, supervisé par sa fille Catherine Camus.
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   Catherine Camus
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Si dans ses Carnets, Jean Grenier prête à Louis Guilloux des propos amères sur Camus, rien n’est venu corroborer ce témoignage qui peut aussi provenir d’une certaine distance de Jean Grenier vis-à-vis de son cadet et ancien élève qui lui avait « ravi la vedette » et le ravalait au rôle d’un obscure philosophe qui n’apparaît plus guère qu’à travers Camus.
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Le 11 janvier 1964, Louis Guilloux est à l’Odéon pour l’inauguration d’un buste de Camus mais en 1966, il est désolé de ne pouvoir se tendre à Cabris pour assister au mariage de Catherine Camus. Il note dans ses carnets un rêve qui revient à deux reprises où on aide Camus de s’évader de prison qu’il décide finalement de réintégrer malgré la présence de Guilloux. Le 5 janvier 1968, Guilloux note dans ses Carnets : « Hier était le huitième anniversaire de la mort d’Albert. Je pense toujours beaucoup à lui, je n’ai jamais oublié cette date cruelle où j’ai appris par le téléphone, l’accident qui lui a coûté la vie… Dans la matinée d’hier, Jean [Grenier] m’a téléphoné. Lui non plus n’a pas oublié… » (Louis Guilloux, Carnets page 451)
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Voir mes autres fichiers :
* Albert Camus, Carnets, Actuelles
* Albert Camus, correspondances, «  Le centenaire de sa naissance »
* Correspondance Albert Camus-René Char
* Correspondance Albert Camus-Michel Vinaver
* Correspondance Albert Camus-Jean Grenier
* Jean Grenier, « Albert Camus, Souvenirs »
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Louis Guilloux et Albert Camus
* Louis Guilloux, Albert Camus et Humo, directeur de la revue Arts, 12/1952 : Louis Guilloux, Carnets, 21/12/1952, pages 233-234  
* Albert Camus, Avant-propos à La maison du peuple, Caliban 1948, Grasset, 1953
* L’affaire Libération et Claude Roy, 10/11/1953 : article de Claude Roy du 28 octobre dans Libération, notes de Louis Guilloux sur cette affaire, œuvres complètes CII, réponse de Claude Roy dans Libération du 12 novembre, enfin note de Louis Guilloux dans ses Carnets et dans œuvres complètes CII  03 02 05.
* Article de Louis Guilloux « Pour parler d’Albert Camus », 1960, Correspondance Camus-Guilloux, page 181-183
* « Nos liens avec Albert Camus », article de Louis Guilloux, Le petit bleu des Côtes-du-Nord, 13/02/1960
* Interview « Guilloux parle de Camus », 25/05/1974, site INA
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                                   Carnets par Guilloux
Correspondance Camus-Guilloux                Guilloux, Carnets
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* Voir aussi ma fiche Louis Guilloux, oeuvre et biographie
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<< Christian Broussas Camus Char Guilloux 09/2014 • © cjb © • >>

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René Char à L'Isle-sur-la-Sorgue

René Char,  une jeunesse vauclusienne à L'Isle-sur-la-Sorgue

http://p0.storage.canalblog.com/04/31/1080897/86385346.jpeg     

Né en juin 1907, René Char, est le petit dernier d'une fratrie de quatre enfants. Il passe toute son enfance aux « Névons », la vaste demeure familiale de L'Isle-sur-la-Sorgue, qui venait juste d'être terminée à sa naissance, où vit toute la famille avec les grands-parents maternels. Il est choyé, entouré de femmes avec la présence de sa grand-mère paternelle, sa sœur Julia, de dix-huit ans son aînée, sa marraine Louise Roze et sa sœur Adèle qui occupent une une vaste demeure en centre ville. Par contre, avec se mère, fervente catholique combattant les idées de son mari, les relations sont plutôt difficiles. Les vacances se passent non loin de là, dans une autre propriété familiale nommée La Parellie, située entre L'Isle-sur-la-Sorgue et le village de La Roque-sur-Pennes.

Son père Joseph Émile Magne Char, qui se fait appelé simplement Joseph Char, est un entrepreneur en plâtrerie fort connu dans le pays, administrateur délégué des "plâtières du Vaucluse", et deviendra maire de L'Isle-sur-la-Sorgue en 1905. Mais après sa mort d'un cancer du poumon en janvier 1918, la situation de la famille devient plus précaire, l'adolescent âgé de 11 ans est placé au lycée Mistral Avignon mais doit interrompre ses études pour raisons de santé et devient pensionnaire chez M. Robin, professeur de mathématiques, qui va l’initier à l’astronomie et à la théorie d’Einstein.
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  René Char et Albert Camus
 
René se lie d'une longue amitié avec Louis Curel, un cantonnier communiste [1] ou Jean-Pancrace Nougier dit l'Armurier parce qu'il répare de vieux fusils, [2] le lutteur Apollon, les pêcheurs de la Sorgue, des gens simples qu'ils appellera plus tard Les Transparents.
 
Si, comme l'a écrit Jean Giono, [3] « l'enfance nous a donné une fois pour toutes notre teneur en poésie, » René Char a souvent célébré les chemins de son enfance vauclusienne. Il dit son bonheur d'expression dans son poème Le Thor, du nom d'une cité du Vaucluse « dans le sentier aux herbes engourdies, où nous nous étonnions, enfants, que la nuit se risquât à passer... Le Thor s'exaltait sur la lyre de ses pierres. Le mont Ventoux, miroir des aigles, était en vue. » L'écriture, dit René Char dans La bibliothèque est en feu, « me vint comme un duvet sur ma vitre, en hiver, » retrouvant la pudeur qui mène à la maturité, vers les rivages « de merveilleux, de rébellion et de bienveillance. » [4] Il chante son pays, sa chère rivière, émotion mêlée de nostalgie, « J'avais dix ans, la Sorgue m'enchâssait. Le soleil chantait les heures sur le sage cadran des eaux, » mais il se demande quand même quelle est  « cette roue » dans le cœur de l'enfant qui tourne plus vite que celle du moulin. 

     
                                Avec le couple Eluard et Gali, la femme de Dali à Cadaquès en 1935


D'un tempérament impulsif et passionné, c'est un gaillard de1,92 mètres qui aime jouer au rugby. Après de courtes études, il entreprend un voyage en Tunisie pendant l'année 1924 puis fait de petits boulots à Marseilledans les bars du Vieux Port, il vend du whisky et de la chicorée, Cavaillon dans une maison d'expédition de fruits et légumes tout en lisant beaucoup poètes français et romantiques allemands. Il aura la chance d'effectuer son service militaire à la bibliothèque des officiers à Nîmes dans l'artillerie, fera une première critique d'un roman d'André de Richaud [5] puis publie à compte d'auteur son premier recueil intitulé Les Cloches sur le cœur dont par la suite il détruira une grande partie des exemplaires et des deux textes sur la ville d'Uzès. [6] 


Le 2 Août 1929, René Char âgé de 22 ans, publie Arsenal [7] à Nîmes aux éditions Méridiens et en envoie un exemplaire à Paul Eluard qui en vante les qualités. L'automne suivant, Éluard lui rend visite chez lui à l'Isle sur la Sorgue et Char  à son tour part à Paris chez Éluard, y rencontre aussi André Breton, Louis Aragon et René Crevel. Rapidement, il adhère au mouvement surréaliste, collaborant au n° 12 de la Révolution Surréaliste avec un texte intitulé « Profession de foi du sujet ».


« Plus je vieillis et plus je trouve qu’on ne peut vivre qu’avec les êtres qui vous libèrent, et qui vous aiment d’une affection aussi légère à porter que forte à éprouver. »
Albert Camus (correspondance avec René Char – 17 septembre 1957)

Curieuse destinée que ces deux lieux essentiels de René Char, détruits, disparus comme s'il ne devait rien rester de lui chez lui à L'Isle-sur-la-Sorgue dans le Vaucluse.
L'exposition consacrée à René Char et à son oeuvre, implantée au deuxième étage de l’hôtel Donadéï de Campredon à L'Isle-sur-la-Sorgue, choisi de son vivant par le poète, a malheureusement vécue. La municipalité n'a pas cru devoir renouveler le contrat qui la liait à la veuve du poète qui a récupéré tout le mobilier et les objets qui constituait la partie musée qui lui était consacré.

Le Deuil des Névons [8] est une longue plainte poétique que René Char a écrite après la perte de la propriété de son enfance. Suite au décès de leur mère, les enfants se sont divisés : la maison sera vendue aux enchères et finalement détruite. L'Office HLM rasa les arbres du parc pour y construire des immeubles à loyer modéré.
Il ne reste rien du témoignage de la jeunesse de René Char, de la poésie qui se dégageait de cet environnement qu'il appelait aussi après ce saccage "le deuil d'enfance", qui avait joué son rôle dans la formation de son illustre poète. C'est dans ce lieu propice que Paul Eluard et André Breton rejoignaient leur ami et où ils composèrent "Ralentir travaux".

« Comment montrer, écrit René Char dans son poème d'ouverture de La Postérié du soleil, [9] sans les trahir, les choses simples, données entre le crépuscule et le ciel ? Par la vertu de la vie obstinée, dans la boucle du Temps artiste, entre la mort et la beauté. » Après la mort prématurée de son ami Albert Camus sur une route de l'Yonne le 4 janvier 1960, René Char écrira ce vers tiré de son poème L'éternité à Lourmarin : « Avec celui que nous aimons, nous avons cessé de parler mais ce n'est pas le silence. »

Aujourd'hui sur son tombeau, dans le petit cimetière de l'Isle-sur-la-Sorgue, parmi les herbes aromatiques, on peut encore lire cette inscription :
« Si nous habitons un éclair, il est le cœur de l'éternel. »
(René Char, le Poème pulvérisé, XXIV).


Notes et références
[1] Personnage qu'il dépeint sous le nom d'Auguste Abondance dans Le Soleil des eaux
[2] Personnage qui apparaît dans deux textes de Char, Le Poème pulvérisé et Le Soleil des eaux
[3] Dans sa biographie du poète Virgile
[4] Dans le poème Commune présence
[5] André de Richaud dont l'ouvrage "La douleur" paru en 1930, avait tant frappé son ami Albert Camus
[6] un texte sur la ville dUzès en 1928 dans La Cigale uzégeoise et l'année suivante un poème ancien dans Le Feu à Aix-en-Provence.
[7] Recueil de poèmes basés sur ses souvenirs d'enfance passée aux Névons
[8] Le deuil des Névons est scindé en 5 parties de longueurs différentes, repris dans La bibliothèque est en feu et autres poèmes du recueil La parole en archipel.
[9] La Postérié du soleil, coécrit par René Char et Albert Camus, éditions Gallimard, collection Blanche, 2009, isbn10 : (ISBN 2-07-012778-8), isbn13 : (ISBN 9782070127788)

 
http://api.ning.com/files/xe9cugQdVibDnOe3G7Fuji3JMMRRQtFmClDvwJseA7evghbUU53ChPPcU3XLPnElloM6BBVa0pGYynXv9bkUKtol1-5aT*ik/renecharaveclamereginouxsept1944.jpg
Char à Céreste pendant la guerre


Voir aussi
 * René Char, La petite mélancolie, René Char, Biographie complète, Poème de René Char, Le deuil des Nevons, René Char et Albert Camus
* L'article de CanalBlog sur René Char et L'Isle-sur-la-Sorgue,  Festival d'Avignon 2007, Claire, pièce de René Char,
* René char, Portrait par Corinne Amar
* Correspondance entre René Char et Albert Camus
* Marie-Claude Char, René Char. Dans l'atelier du poète, Paris, Gallimard, Quarto, 1996.

 

Données complémentaires

Dans le parc des Névons
Ceinturé de prairies,
Un ruisseau sans talus,
Un enfant sans ami
Nuancent leur tristesse
Et vivent mieux ainsi.
Dans le parc des Névons
Un rebelle s’est joint
Au ruisseau, à l’enfant,
A leur mirage enfin.
Dans le parc des Névons
Mortel serait l’été
Sans la voix d’un grillon
Qui, par instant se tait.

Jouvence des Névons, René Char

Jouvence des Névons (René Char)             
Le parc des Névons

L'aiguille scintillait;
Et je sentais le fil
Dans le trésor des doigts
Qui brodait la baptiste.
(Le deuil des Névons - La Parole en archipel)
 
     <<< Christian Broussas – René Char - 8 mai 2013 • © cjb © • >>>

 

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Albert Camus, Correspondances du Centenaire

Célébrer le centenaire de la naissance de Camus, ce n'est pas rien. A cette occasion, outre les manifestations prévues à Lourmarin et Aix-en-Provence, [1] trois livres sont parus dans la collection Blanche de Gallimard sur la correspondance de Camus avec Louis Guilloux, le poète Francis Ponge et le prix Nobel Roger Martin du Gard.
D'autres ont déjà été éditées comme celles consacrées au poète René Char, au dramaturge Michel Vinaver et à "son maître" Jean Grenier [2] dont vous trouverez dans la dernière partie les liens pour accéder à mes fiches de lecture sur ces trois correspondances.

  Le livre du centenaire de sa naissance, 2013

« Je marche du même pas comme artiste et comme homme. Révolte et absurde sont des notions profondément ancrées en moi, mais j'ai su en faire la critique. »
 
1- Correspondance Albert Camus, Roger Martin du Gard (1944-1958)

 

 Édition de Claude Sicard, Collection Blanche, éditions Gallimard, 19 septembre 2013, 272 pages, Gencode : 9782070139255

Camus Gard.jpg     Albert Camus et Roger Martin du Gard
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Grande amitié entre deux hommes très différents, une génération les sépare mais Camus remplit un certain vide que ressent Martin du Gard, écrivant à André Gide le 24 juin 1948: « Camus [...] est celui de sa génération qui donne le plus grand espoir. Celui qu’on peut ensemble admirer et aimer. » Une raison d'espérer de la littérature et dix ans plus tard, à la mort de son aîné, Camus note sobrement dans son Cahier : « On pouvait l’aimer, le respecter. Chagrin. »

Un respect qui confine à l'amitié entre les deux écrivains qu'on retrouve dans leur correspondance, partageant des valeurs communes, constamment au service de la paix, luttant contre l'injustice et la dignité de l'homme. Camus reconnaît et recherche la grande expérience de son aîné, la générosité d'un homme qui sait comprendre sans condamner et se méfie de « la fascination des idéologies partisanes» . 

Thème essentiel de "L'Homme révolté". Albert Camus est une lumière pour l'écrivain vieillissant et sceptique qui doute si souvent de lui-même, retrouvant dans les textes camusiens des thèmes comme la révolte ou la valeur de l'humaine nature qu'il développa naguère dans Jean Barois ou Les Thibault. On retrouve bien dans leur correspondance, cette chaleur, cette fraternité mélangée d'angoisse, de deux hommes qui se rejoignent dans une recherche constante de l'humanisme.

                          
Camus-Martin du Gard      Camus-Louis Guilloux      Camus-Francis Ponge

2- Correspondance Albert Camus, Francis Ponge (1941-1957)
 
Édition de Jean-Marie Gleize, Collection Blanche, éditions Gallimard, 19 septembre 2013, 176 pages, Gencode : 9782070139279
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Francis Ponge [3]                                                          Albert Camus

C'est le vieil ami algérois de Camus, Pascal Pia qui le présenta à Lyon le 17 janvier 1943 à un autre ce ses amis le poète Francis Ponge. Coïncidence, deux de leurs œuvres maîtresses, Le Parti pris des choses et L'Étranger, sont parues un peu plus tôt, pratiquement en même temps. Francis Ponge connaît déjà Le Mythe de Sisyphe qui fait écho à son propre questionnement sur le thème de l'absurde. Il se retrouvent ainsi sur une démarche parallèle même s'ils sont de tempérament très différent.

Cette amitié va surtout se traduire dans leurs "années de guerre" entre 1943 et 1945, moments privilégié pour réfléchir sur leur itinéraire littéraire et esthétique, même s'il évolueront un peu plus tard vers "l'objectivisme" pour Francis Ponge et vers l'univers poétique de René Char pour Albert Camus. Période d'autant plus importante pour Camus qu'il en profitera pour se fortifier des échanges de cette nouvelle amitié tout en reprenant un temps des forces dans un petit village de la Haute-Loire où il soignait sa tuberculose.

3- Correspondance Albert Camus, Louis Guilloux (1945-1959)
 
Édition d'Agnès Spiquel-Courdille,Collection Blanche, éditions Gallimard, 19 septembre 2013, 256 pages, Gencode : 9782070139262

         
Albert Camus et Louis Guilloux
« Je l'aime tendrement et 1952 je l'admire, non seulement pour son grand talent mais pour sa tenue dans la vie. » Louis Guilloux

C'est l'ami et maître d'Albert Camus, son ancien prof au lycée d'Alger Jean Grenier, qui lui a présenté son ami Louis Guilloux [4] chez Gallimard durant l’été 1945. Compréhension immédiate. Ils ont autant de différences que de points d'accord. Guilloux est un breton plutôt austère, habité par le doute alors que  Camus est un algérois, homme du sud recherchant la lumière.

Mais leurs affinités dominent les différences : « Je l'aime tendrement et je l'admire, écrira Guilloux en 1952, non seulement pour son grand talent, mais pour sa tenue dans la vie. » Ils ont connu tous les deux la pauvreté et la maladie, guidés par leur soif de justice, toujours du côté des des malheureux et des opprimés sans jamais s'inféoder à une idéologie, définissant leur conduite dans un moralisme qui leur est propre.

« Ils se sont attirés respectivement » constate Arnaud Flici, responsable du fonds Louis Guilloux. Journalistes pendant un temps, « influencés par les théoriciens russes de l'anarchie, (...) tous deux aspirent à un monde plus juste et plus fraternel » ajoute-t-il. De son côté, la fille de Louis Guilloux confie dans une interview : « J'avais 14 ans et demi quand j'ai connu Albert. On sortait à droite, à gauche, avec lui et mes parents. C'était très agréable. Plus tard, on a logé chez eux aussi à Paris. C'était vraiment comme de la famille. »

Leur longue correspondance d'une quinzaine d'années révèle une profonde affection, à travers une grande complicité ponctuée de nombreuses discussions, de promenades et de repas partagés. Elle fut marquée par le point d'orgue de la visite de Camus à Saint-Brieuc en 1947, durant laquelle le futur auteur du Premier Homme se rend pour la première fois sur la tombe de son père, enterré dans le carré des soldats de la Grande Guerre. [5] De la maison de Guilloux, on aperçoit le cimetière et, à cette occasion Camus retrouvera aussi son "mentor" Jean Grenier qui vit non loin d'ici. Les deux hommes partiront également sur les pas de Camus l'algérois en 1948 où, fait exceptionnel, Camus présentera le breton à sa mère restée à Alger et ils partageront tous les trois un repas.

Peu nombreux sont ceux qui, comme Louis Guilloux, pouvaient se permettre d'appeler le pudique Camus "vieux frère". Ils furent plutôt des "jokers" en politique, tentés dans leur jeunesse par le communisme. Quand Guilloux est à Paris, ils se voient presque chaque jour et il fera partie de ceux qui veilleront le cercueil de Camus, la nuit précédant son enterrement.

         

La Correspondance comprenant 63 lettres permet de suivre leur amitié littéraire. C'est à cet ami que Camus soumettra le manuscrit de La Peste, lui soumettant de nombreuses modifications, preuve cette dédicace en forme de reconnaissance que Camus a écrite sur l'exemplaire qu'il lui a remis : « À Louis Guilloux, puisque tu as écrit ce livre en partie. Avec l'affection de ton vieux frère, A. Camus ».

À l'occasion de la réédition du roman de Guilloux La Maison du peuple, Camus écrira en 1948 une importante préface qui contient cette phrase que certains comme Sartre lui reprocheront : « Presque tous les écrivains français qui prétendent aujourd'hui parler au nom du prolétariat sont nés de parents aisés ou fortunés. ». Lien intime qui unissait si bien ceux qui leur correspondance s'appelaient « cher Albert » et « bon Louis  ».

« Une bonne part de leur correspondance est consacrée à leur travail d'écrivain » écrit Agnès Spiquel-Courdille dans la préface de cette correspondance. Elle reprend cette phrase que Camus adresse à Guilloux à l'époque où il peinait à écrire La Peste : « Je ne connais personne qui sache faire vivre ses personnages comme tu le fais. »

Leur indéfectible amitié se retrouve bien dans la dédicace que Camus adresse à Guilloux en 1951, sur un exemplaire de L'Homme révolté : « pour toi, mon vieux Louis, ce livre dont tu es un des rares à savoir ce qu'il représente pour moi . Avec la fraternelle tendresse de ton vieux Camus ».

4- Exemple de lettres échangées
41 Louis Guilloux à Albert Camus - Lettre 20, 2 janvier 1947

Mon vieux,   J'ai été bougrement content de ta lettre et j'y aurais répondu aussitôt sans ces sacrées fêtes de Noël, Nouvel An, vacances et autres chienlits au cours desquelles je n'ai pas été seul une minute? Je n'ai rien foutu depuis 15 jours, pas même touché le porte-plume? Juge donc si j'étais dans des dispositions à t'écrire. Si ma lecture de ton texte t'a été utile, c'est la meilleure fête qui soit. Envoie-moi des épreuves. J'avais bien vu naturellement le truc du narrateur, mais je me sentais tout de même un peu gêné je ne sais pas pourquoi. J'attends de voir le remaniement au dernier chapitre. Je suis entièrement d'accord avec ce livre et ces directions, comme je suis d'accord avec les articles de Combat. J'attends d'avoir achevé mon propre boulot pour me mettre à dire publiquement un certain nombre de choses. Jusque-là, motus.
Que fais-tu? Donne des nouvelles! Francine est-elle partie pour l'Algérie? Comment vas-tu, et quand nous reverrons-nous? Je t'embrasse.
Louis Guilloux

Naturellement Charlot (Sans doute des manuscrits envoyés aux Éditions Charlot) qui devait m'envoyer des manuscrits à lire ne m'a rien envoyé; c'est dans l'ordre?

42 Albert Camus à Louis Guilloux - Lettre 21, 15 janvier 1947

Cher Guilloux,
Je pars demain pour Briançon (Camus part à Briançon en raison de sa santé. Sa famille est à Oran). J'ai passé une semaine abrutissante à m'occuper des affaires de Combat. Là-bas au moins je retrouverai un peu de solitude et de réflexion. J'en profiterai pour t'écrire autrement que de cette façon stupide. À moins que je ne réalise tout d'un coup ma fatigue et que je ne dorme pendant quinze jours.
Affectueusement
Camus


5- Mes autres articles sur la correspondance de Camus

* Correspondance Albert Camus-René Char
* Correspondance Albert Camus-Jean Grenier
* Correspondance Albert Camus-Michel Vinaver
* Albert Camus : récapitulatif  de mes articles
 

Notes et références
[1] Lourmarin où Camus avait sa maison, où il est enterré et Aix-en-Provence, dépositaire du fonds Albert Camus
[2] Voir aussi ma fiche Albert Camus et Jean Grenier
[3] Voir ma fiche sur Le poète Francis Ponge
[4] Fils d'un cordonnier de Saint-Brieuc où il situera plusieurs de ses romans, Louis Guilloux (1899-1980) est l'auteur de La Maison du peuple (1927) et du Sang noir (1935), avec son héros le personnage de Cripure, fut un militant antifasciste et accompagna André Gide dans son voyage en URSS, avant de se détacher du communisme. Il fut Prix Renaudot 1949 pour Le Pain des rêves, le traducteur de Steinbeck, l'adaptateur des Thibault pour la télévision et un militant actif du Secours populaire.
[5] Blessé au début de la Grande guerre en 1914, son père Lucien Camus est évacué à l'hôpital de Saint-Brieuc où il meurt peu après alors qu'Albert a un an. 

<<< Christian Broussas, Feyzin, novembre 2013 © • cjb • © >>>

 

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Albert Camus et l’Espagne

 « C'est en Espagne que ma génération a appris que l'on peut avoir raison et être vaincu, que la force peut détruire l'âme et que, parfois, le cour age n'obtient pas de récompense. C'est, sans aucun doute, ce qui explique pourquoi tant d'hommes à travers le monde considèrent le drame espagnol comme étant une tragédie personnelle, la dernière grande cause. »
Albert Camus 

       

Dès l’enfance Albert Camus entretient un rapport particulier avec l’Espagne. Sa grand-mère et sa mère sont d’origine majorquine, il ira d'ailleurs faire un voyage aux Baléares- et ses premières années baignent aussi dans cet univers.  Plus tard, il sera attiré par la littérature espagnole, en particulier Cervantes, Tirso de Molina et Lope de Vega.
L'Espagne sera toujours présente dans son esprit, que ce soit dans sa première pièce écrite collectivement mais où on reconnaît bien son empreinte Révolte dans les Asturies [1] en 1934, qui  fait référence aux événements de la deuxième République et ensuite L’État de siège [2] dans une Espagne marquée par la révolte et l'absurde. Il sera aussi toujours aux côtés de mouvements anarchistes qu’il soutiendra tout au long de sa vie.

     
Rencontres méditerranéennes


Les XXIes Rencontres méditerranéennes Albert Camus qui se sont tenues en 2004 [3] ont abordé la question de "l'hispanité camusienne", des origines plus levantines que castillanes semble-t-il, et les influences de cet état de fait non seulement dans son œuvre mais aussi dans les notes de ses Carnets et dans ses adaptations de La Dévotion à la Croix, de Calderon de la Barca ou Le Chevalier d'Olmedo de Lope de Vega. Ses nombreux articles aussi témoignent de son engagement, de ses prises de position en faveur de l'Espagne, déjà dans Alger républicain en 1938 puis dans des journaux et revues comme Combat, Preuves ou Témoins et concrétisent sa détermination de militer en faveur de la liberté de penser, de défendre ses convictions et la dignité de l'être humain.

Ils illustrent son soutien indéfectible à ceux qui souffrent, dans leur chair et dans leur pensée : " Ce que je dois à l'Espagne... symboles cette amitié dans l'Espagne de l'exil. [...] Amis espagnols, nous sommes en partie du même sang et j'ai envers votre patrie, sa littérature et son peuple, sa tradition, une dette qui ne s'éteindra pas. " (Ce que je dois à l'Espagne, 1958) Ainsi, il est présent parmi ceux qu'il considère comme des frères, restant toujours fidèle « à la beauté comme aux humiliés. »

Albert Camus ou l’Espagne exaltée

Le 22 janvier 1958, tout juste de retour de Stockholm ou il vient de recevoir le prix Nobel de littérature, Albert Camus part rejoindre les républicains espagnols en leur disant : "Je ne vous abandonnerai jamais et je resterai fidèle à votre cause !"

              
1- Meeting contre l'entrée de l'Espagne à l'UNESCO
2- Camus en meeting à Paris pour la République espagnole

D'origine espagnole par sa famille maternelle, il aima avec "désespoir" cette mère fragile et ce foyer espagnol qu'était Bab-el-Oued qui lui rappelaient l'Espagne. Il reçut comme un coup au cœur la guerre civile et la victoire du franquisme. Il y voyait des "ennemis de la liberté" et lutta constamment contre ce régime totalitaire et ceux qui comptaient composer avec lui, dénonçant l'irresponsabilité des Alliés lors du conflit mondial dans un pays où disait-il, "l'honneur avait encore tout son sens", rompant tout lien avec l'Unesco quand l'Espagne fut admise à l'ONU. [4]

« Tout comme il fut un Espagnol discret, il se montra un communiste discret » écrit Javier Figuero [5] Ses liens furent  encore resserrés lors de sa longue liaison avec l'actrice espagnole Maria Casarès et il ressentait cette séparation avec ce pays où il refusait de se rendre, comme une forme "d'exil". Son engagement aux côtés des Républicains espagnols eut des répercussions sur son œuvre dont la plus importante fut sa pièce de théâtre "espagnole" -puisqu'elle se déroule à Cadix- L'État de siège".

   

Camus et son engagement libertaire

Pour Albert Camus, la souffrance des peuples tombés sous le joug totalitaire était une préoccupation essentielle, aussi bien en Espagne que dans l'Europe communiste de l'Est où ses écrits furent toujours reçus avec chaleur. Pas de calculs, d'opportunisme dans son engagement, il dénonce tous les abus qu'ils viennent des staliniens en Europe de l'Est ou de l'excès des politiques libérales des pays capitalistes.

Ses éditoriaux en témoignent qui combattent parfois où la liberté est menacée, quand il écrit : « Je n'excuserai pas cette peste hideuse à l'Ouest de l'Europe parce qu'elle exerce ses ravages à l'Est, sur de plus grandes étendues  ». Pas étonnant dès lors qu'il fut autant attaqué. Sur l'Espagne, il n'a jamais varié d'un iota, fustigeant la régression du franquisme, [6] dénonçant tous ceux qui pactisaient avec ce régime totalitaire, étant constamment aux côtés des espagnols exilés, répondant à leurs sollicitations quand il fallait aider ou prendre la parole. [7]

Avec Fernando Gomez Pelaez, [8] il fait campagne dans les colonnes de Solidaridad Obrera pour la libération des espagnols antifascistes séquestrés à Karaganda. Il fut intransigeant face à un d'Astier de la Vigerie qui sous prétexte des horreurs du phalangisme, voulait excuser ce qui se passait à Moscou. De même, il mit les choses au point avec le philosophe Gabriel Marcel mécontent de sa pièce L'État de siège, qui justifiait le régime de Franco sous prétexte que le stalinisme était pis encore. [9]

Dans ce domaine, pas de compromis et les laxistes ne trouvaient pas grâce à ses yeux. On le trouvait toujours présent dans ses écrits autant que sur le terrain lors des campagnes d'aide -celle de la grève générale de Barcelone par exemple-, pour participer à l'action comme dans le cas des militants anarchistes condamnés à mort-, pour la protestation -dans es discours devant les exilés espagnols ou pour dénoncer l'entrée de l'Espagne à l'Unesco. N'a-t-il pas écrit que « le monde où je vis me répugne, mais je me sens solidaire des hommes qui y souffrent  ».

            

Notes et références
[1] Voir ma fiche Révolte dans les Asturies
[2] L'État de siège, l’intégral de la pièce
[3] Les rencontres méditerranéennes, octobre 2004, Lourmarin, Collection Les écriture du sud, éditions : Edisud, parution 09/01/2005, auteurs : Collectif Christiane Chaulet, Achour Rosa de Diego, Franck Planeille et Frédéric-Jacques Temple
[4] Camus 1952, La lettre à l’UNESCO
[5] Javier Figuero, "Albert Camus ou l'Espagne exaltée", éditions Autres temps
[6] Voir l'article L’Espagne et le donquichottisme, Camus, octobre 1957
[7] VoirAlbert Camus, article de Combat 1944, Nos frères d’Espagne
[8] VoirFernando Gomez Pelaez, Le Monde Libertaire n° 57, février 1960
[9] Voir Pourquoi l’Espagne ?, article de Combat 1948, Réponse à Gabriel Marcel

Voir aussi
* L’engagement de Camus : note sur l’Espagne
* Albert Camus : l’exigence morale pages 111 et suivantes
* Discours prononcé devant des réfugiés espagnols ayant fui le Franquisme, 1958, extrait
 * Camus l’artiste, Colloque de Cerisay 2013
* Actuelles II : "L'Espagne et la culture", discours salle Wagram le 30 novembre 1952

<<< Christian Broussas - Camus et l'Espagne - 12/2013 <<< © cjb © • >>>

 

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