Lors de la "première" des Possédés                         Paris en 1944 avec Malraux en uniforme  

« J’ai passé une heur passionnante avec un être plein de tics fiévreux, désordonné, mais d’une intelligence éblouissante. » (Camus, lettre à Yvonne Ducailar)

Finalement, c’est la guerre d’Espagne qui va rapprocher les deux écrivains.

Pour Malraux, l’approche est plutôt intellectuelle et politique, la défense de la République espagnole, d’abord Goya dont il écrira une monographie (Saturne, le destin, l’art et Goya), ses hommages aux grands peintres espagnols qu’on retrouve dans ses écrits sur l’art, Les voies du silence et La tête d’obsidienne, son essai consacré à Picasso.

Pour Camus, c’est d’abord un attachement quasi viscéral, sa famille maternelle étant originaire de l’île de Minorque dans Les Baléares, [1] comme il l’indique dans Le Premier homme. Peut-être aussi qu’Oran la "patrie" de sa femme Francine et de sa famille, à la forte implantation des familles d’ascendance espagnoles a-t-il aussi pesé dans le goût de Camus pour l’Espagne. En tout cas, Révolte dans les Asturies, la pièce qu’il écrivit avec deux camarades du Théâtre du Travail, témoigne de son admiration pour ce soulèvement populaire de 1934, réprimé dans le sang. Sa pièce L’État de siège, créée en 1948, reprend le thème de La Peste, en la situant en Espagne.

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                                                                                                           Malraux en Russie en 1936

Malraux l’aîné, participera à la guerre d’Espagne, combattant dans les rangs des Républicains, formant l’escadrille España, entreprenant ensuite de rédiger L’Espoir, roman-témoignage sur la guerre qu’il a vécue et se rend aux États-Unis pour une tournée qui lui permettra de récolter des fonds pour ses amis Républicains. L’engagement de Malraux, sa volonté de payer de sa personne, vont provoquer l’admiration d’un Camus qui sera un farouche et  irréductible anti franquiste. C’est d’ailleurs la présentation de son film Espoir, extrait de on roman Sierra de Teruel, qui va présider à leur rencontre.

L’échec de la République espagnole, la guerre interne chez les Républicains qui a abouti à l’élimination du courant libertaire par les communistes (ce que ni Malraux ni Camus ne leur pardonneront) et le laxisme des démocraties qui, sous couvert de non intervention, ont en fin de compte lâché les Républicains espagnols.

         
Les brigades internationales                                                             Brigade bulgare

Malraux, solidaire du gouvernement gaulliste dont il est membre, se tiendra quand même en retrait concernant l’Espagne, refusant par exemple d’aller à Cadix en 1972. Camus qui n’a pas ces contraintes, sera encore plus inflexible, refusant de mettre les pieds en Espagne, soutenant ses amis républicains, prononçant des discours anti franquistes allant jusqu’à polémiquer avec le philosophe Gabriel Marcel à propos de l’Espagne. Il donnera de nombreux articles à des journaux libertaires comme La Révolution prolétarienne ou Le Monde libertaire. [2] En 1952, il démissionna de l’UNESCO pour marquer son refus de l’admission de l’Espagne à cette organisation.

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Toujours est-il qu’après leur premier entretien, Camus confiera à son ami Claude de Fréminville : « J’ai vu Malraux ; déjeuner avec lui. Il a tes yeux et un certain air de toi. Un peu plus maintenant sans doute puisque tu as maigri. J’ai vu en séance secrète son film sur l’Espagne et j’en ai été bouleversé. Quelle joie de pouvoir admirer quelque chose de tout son cœur ! »

Au-delà de l’Espagne, demeurait cette connivence d’hommes et d’écrivains, comme en témoigne ce texte de Camus à Malraux peu après le Nobel de Camus : « Malraux a traité de grands thèmes qui ont été des thèmes vivants pour toute une génération, et toujours vivants, avec son lyrisme intérieur et son goût d’une aventure spirituelle extrêmement élevée ; extrêmement pathétique… ce qui est évident, c’est que j’ai admiration et affection pour une œuvre comme celle-là. […] L’homme, en tant qu’homme je veux dire, est tout de même quelque chose d’assez admirable, n’est-ce pas ? Il ne s’est pas borné à prêcher certaines valeurs, il a payé pour elles. Dans l’univers des livres, cette attitude mérite un coup de chapeau. En tout cas, c’est le coup de chapeau que je suis heureux de lui donner publiquement devant vous. » (Œuvres complètes IV, Page 287)

Voilà pour l’hommage qui, pour public qu’il soit, n’en est pas moins sincère, même si parfois la réserve de Malraux peut gêner Camus : « Vous n’avez pas parlé de tout votre cœur l’autre jour, je suis assez près de vous pour le savoir et aussi, si vous ne le jugez pas inutile, pour désirer connaître ce que vous en pensez. Moi du moins, j’en ai besoin. » (Carnets, octobre 1946)

       
                                                 Diego Camacho en 1936

Camus : À propos de l’Espagne – Article de Combat, octobre 1944

Dans cet article, Camus salue le courage et la dignité des Républicains espagnols et de l’exemple qu’ils sont ainsi devenus pour tous les autres. Il faut changer les choses, écrit-il, « plutôt que de changer quelque chose à la dette de reconnaissance que nous avons envers l’Espagne. »

C’est le visionnage du film de Malraux qui va lui inspirer cette réflexion.
« Nous pensions à cela hier soir en sortant d’une projection de Sierra de Teruel, le film bouleversant de Malraux sur la guerre d’Espagne. Nous aurions souhaité que la France entière vît le visage de ces combattants et de ce peuple sans pareils, unis dans le même héroïsme sacrifié. Pour que nous puissions prétendre au titre de grande nation, il faut que nous sachions distinguer la grandeur et la saluer là où elle se trouve. Et il n’est pas un homme digne de ce nom qui, hier, ne se serait senti le cœur serré devant les images de cette lutte d’avance inégale, mais jamais résignée. »

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Camus : son adaptation du Temps du mépris de Malraux, 1935

Théâtre du travail d’Alger. Le 25 janvier, première représentation au profit des chômeurs. Un bon travail collectif dit le journal : « Des acteurs pleins de foi et de persévérance ont interprété avec intelligence ce drame vécu qu’André Malraux a magistralement dépeint dans son livre. »

Dans son adaptation, Camus a modifié peu de choses, voulant rester fidèle au roman de Malraux. Son travail a surtout consisté à élaguer les scènes difficilement adaptables, par exemple le long monologue intérieur de Kassner dans sa prison. Sa transcription en reprend l’essentiel, par le truchement d’une voix qui récite le texte en coulisses, tout en ménageant de nombreux changements de décors.

 Il a épuré le texte très littéraire de Malraux, comme cette scène des coups tapés sur le mur de sa geôle, écourtée avec jeux de scène dans la pièce, en compensant par le jeu des acteurs, leur gestuelle, le recours à la musique comme le tambour et le Choral de Bach. Camus essaye d’établir un équilibre entre le texte et le jeu des acteurs.

        

En complément
À
propos de Camus : entretien de Malraux avec F. Grover sur les écrivains de son temps
« Je n’ai connu Camus qu’au moment de la Libération… Il était venu voir la projection sur mon film Espoir. Puis il m’avait envoyé L’Étranger et je l’avais revu après la publication. Cette photo [celle à Combat où ils sont tous les deux] a dû être prise pendant une visite à Paris. Ensuite nos chemins ont divergé… une grande différence d’âge nous séparait… presqu’une différence de génération. »
« L’
Étranger était une réussite artistique. Le point de vue était celui qu’on avait trouvé jusque-là dans des romans américains… cela faisait penser à une nouvelle d’Hemingway. »

Par contre, Malraux n’a goûté la lecture de La Peste qui ne l’a guère convaincu et l’a même parfois ennuyé. Selon lui, s’il avait vécu « il aurait vieilli en sage. »  

  Malraux Espagne 1936

Notes et références
[1]
Camus ira à Minorque, marcher sur les traces de sa famille maternelle, épisode dont il fait allusion dans l’une des nouvelles de L’Envers et l’endroit.      

[2] Voir également sa préface à l’ouvrage collectif L’Espagne libre paru en 1975 chez Calmann-Lévy.

Mes fiches Camus 2015-16 :
* L’État de siège, Camus-Rondelez -- En quête de "l'Étranger", Camus-Kaplan --
* Albert Camus-André Malraux, Correspondance --

* À la recherche de l'unité
-- L'éternité à Lourmarin, Camus-Char -- 

Christian Broussas – Camus-Malraux - 8/01/2017• © cjb © • >