Approche d'Albert Camus par Daniel Rondeau

- Nouvelle version pour le centenaire de sa naissance - novembre 2013 -

Ce livre intitulé simplement Albert Camus est un essai de Daniel Rondeau sur l'œuvre de l'écrivain Albert Camus, prix Nobel de littérature en 1957, publié juste avant la mort de l'écrivain.

Les principaux chapitres
  • L'homme des combats rafraîchissants
  • Fils d'une terre sans aïeux
  • Vérité ! Vérité !
  • L'exil avant la gloire
  • La révolte, pas la révolution
  • Les algériens, Camus et le pays hanté

 Référence : Daniel Rondeau, "Camus ou les promesse de la vie", éditions Mengès, 175 pages, 2010, isbn 978-2-8562-04844-9

« Le temps perdu ne se retrouve que chez les riches. Pour les pauvres, il marque seulement les traces vagues du chemin de la mort. »

« Le jour où le crime se pare des dépouilles de l'innocence, par un curieux renversement propre à notre temps, c'est l'innocence qui est sommée de fournir ses justifications . »
Introduction à L'Homme révol

 « Le jour où le crime se pare des dépouilles de l'innocence, par un curieux renversement propre à notre temps, c'est l'innocence qui est sommée de fournir ses justifications. » Introduction à L'Homme révolté «  Camus contribua grandement à purifier mon esprit, en me débarrassant d'innombrables idées faibles, et par le biais d'un pessimisme perturbant comme jamais je n'en avais connu, en m'incitant à me passionner de nouveau pour l'énigmatique promesse de la vie. » (épigraphe , extrait de "Face aux ténèbres, chronique d'une folie"- William Styron)

Albert Camus est mort pratiquement en pleine gloire ce lundi 4 janvier 1960 dans la Facel véga que conduisait son éditeur et ami Michel Gallimard. Depuis ce temps, il n'a rien perdu de son actualité, lui qui dans L'homme révolté avait choisi la révolte plutôt que la révolution, ne voulant être ni victime ni bourreau et voulant croire à l'aveuglante évidence de la vérité. «  Il y avait chez lui, écrit Daniel Rondeau, une noblesse, une ardeur serrée, une façon de voir l'éternité dans chaque instant, un mouvement naturel entre la prose et la parole qui l'ont fait grandir dans son cœur et durer dans celui des hommes. »

« La littérature française était un jardin » écrit Daniel Rondeau en préambule. Un beau texte, « un texte inspiré, écrit Jean-Marc Parisis [1], l'ouvrage est richement illustré (.. .). Beau programme auquel ce livre solaire pourrait servir de socle en ces temps boueux. » Et l'auteur de conclure ainsi : « Ses douleurs, sa joie d'exister, sa capacité d'espérer, ses silences et ses livres appartiennent à chacun d'entre nous, de part et d'autre de la mer ».

Daniel Rondeau se souvient quand il fermait les yeux, « je respirais l'odeur des absinthes dans les ruines de Tipasa, j'entendais la respiration de la, mer, je nageais avec Rieux et Tarrou dans la tiédeur de l'eau, sous une caresse d lune et d'étoiles qui desserrait l'étreinte de La Peste. » Pour Camus, Tipasa est « le grand jour de NOCES avec le monde. » Sur la stèle qui se dresse dans les ruines, est gravée cette inscription : « Je comprends ici ce qu'on appelle gloire : le droit d'aimer sans mesure. »

Il est fils d'une terre sans aïeux. Il y avait le père Lucien Auguste Camus, blessé à la bataille de La Marne en 1914, mort à l'hôpital de Saint-Brieuc le 11 octobre 1914, la mère Catherine Sintès, « bonne et douce bien que ne sachant pas caresser, en partie sourde, maladivement silencieuse, presque muette, » son frère aîné Lucien qu'élève une grand-mère autoritaire et bavarde.

Il y eut aussi la mer et les baignades, « grande mer toujours labourée, toujours vierge, ma religion avec la nuit !  Elle nous lave et nous rassasie [...] elle nous libère et nous tient debout » puis les images paternelles de son instituteur Louis Germain et de son professeur de philosophie Jean Grenier, la tuberculose qu'il traînera toute sa vie. Dans Le Premier Homme son dernier roman inachevé, « magnifique création romanesque sur l'absurde fatalité de l'homme, » est sa réponse d'écrivain sur l'Algérie : « Le regard d'un homme capable à la fois capable  de focaliser sur la douleur du temps à travers le prisme des souvenirs heureux et de s'émanciper d'une réalité désespérée. » Pour le docteur Rieux dans La Peste, « L'homme n'est pas qu'une idée »  et il ne veut être  « ni victime, ni bourreau. »

   Alger, 3 rue du Languedoc où habita Camus à l'entresol chez l'oncle et la tante Acault

Albert Camus s'est longuement expliqué sur sa conception de la vérité, les liens entre haine et mensonge. « On ne peut pas haïr sans mentir. Et inversement [...] La vérité pullule sur sur ses fils assassins. » [2] Selon son ami Claude de Fréminville, Camus en 1937-38 « continue  à penser le désespoir et même de l'écrire mais il vit d'espérance. » Pour Camus, rien n'est acquis mais tout est possible : «  La vérité est toujours à construire, comme l'amour, comme l'intelligence. » [2] Il aura été l'homme de la continuité dans ses combats. Le journaliste traduit les engagements de d'articles sur "la misère en Kabylie", à ses éditoriaux à l'Express en 1955-56, [3] en passant par France-Soir pendant la guerre et bien sûr par ses articles dans le journal Combat clandestin puis au grand jour à la Libération. [4] Rares sont les esprits libres comme Gide [5] ou Malraux; Camus est de ceux-là.

Ses portraits d'après-guerre, que ce soit au Panelier [6] ou à Paris montrent, derrière un visage doux et cependant sérieux, un air mélancolique qui ne le quitte guère. Une éclaircie le 5 septembre 1945 : la naissance de ses jumeaux Jean et Catherine. Mais la création et surtout le théâtre l'accaparent. Il cherche un difficile équilibre qu'il traduira dans sa nouvelle Jonas ou l'artiste au travail : « Il était difficile de peindre le monde et les hommes  et en même temps de vivre avec eux. »

         

 Octobre 1946, début de sa grande amitié avec René Char [7] « le monarque solitaire, » résistant comme lui qui arefusé La Peste (voir aussi la pièce de Camus L'état de siège), et devient vite  « son frère de peine et de joie. » L'amitié avec Char, ce sera aussi la Provence comme un coin d'Algérie, les vacances à L'Isle-sur-la-Sorgue dans le Vaucluse puis la maison de Lourmarin. Il lui dédie une nouvelle L'Exil d'Hélène, première variation sur l'un des thèmes de L'Homme révolté qui paraîtra dans son recueil L'Été.

Juin 1947, fatigué et malade, il quitte Combat tandis que paraît La Peste, métaphore de la guerre et de la barbarie nazie où les gens se sentent confinés, étrangers au monde, « oui, c'était bien le sentiment de L'Exil que ce creux que nous portion constamment en nous. » C'est l'époque du théâtre, L'État de siège à Paris, Caligula à Londres, des conférences, des engagements à travers les meetings pour la paix, auprès des républicains espagnols ou du pacifiste Gary Davis, des voyages en Algérie bien sûr mais aussi aux États-Unis et en Amérique du sud. Ce sera bientôt l'époque d'une nouvelle attaque de tuberculose, repos à Cabris dans les Alpes du sud, qui lui donne du temps pour écrire L'Homme révolté qui paraît à l'automne 1951.

Cet essai, « un effort pour comprendre mon temps, » lui coûtera beaucoup d'inimités et la brouille avec Sartre. Il y fustige aussi bien les barbaries nazie que communiste, s'en prend à Rimbaud et aux surréalistes, ce qui lui vaut une volée de bois vert de ses amis de gauche, sauf Malraux qui pointe aussi le nihilisme de cette époque dans La tentation de l'Occident et donne raison à Camus. [8] Jean Grenier l'avait prévenu qu'avec ce livre, il se trouverait isolé, attaqué par les communistes Pierre Hervé, Pierre Daix... [9] et les sartriens des Lettres françaises avec Francis Jeanson. [10] De la même façon, il prendra une position difficile sur l'Algérie, refusant  et dénonçant les extrêmes, lançant lors d'une visite (risquée) à Alger le manifeste de "la trêve pour les civils," pressentant déjà un glissement  vers "les noces de sang". Il a "mal à l'Algérie," craint un avenir sombre pour son pays, des hommes « exilés dans la haine (et plongés) dans une étreinte mortelle. »

Décembre 1957, il reçoit le prix Nobel -et non à Malraux comme il le souhaitait- [11] disant aussi qu'il « sent son œuvre encore bien insuffisante. » Après son départ de L'Express en 1956, on dit Camus silencieux alors qu'il prend ses distances, s'éloigne de l'actualité qui est selon René Char « une viande sournoise. » Malgré les raisons qu'ont les homme de désespérer, il sait que « la clarté est une convenable répartition  d'ombres et de lumière. » [12]

Bibliographie

  • J. Majault, Camus, révolte et liberté, Le Centurion, collection Humanisme et religion, 1965
  • Nguyen Van Huy, La métaphysique du bonheur chez Camus, Neuchâtel, 1964
  • Heiner Wittmann : Camus et Sartre : deux littéraires-philosophes, texte d’une conférence présentée lors d’une Journée d’Études à la Maison Henri-Heine sur la littérature et la morale, 15 décembre 2005
  • Albert Camus et René Char, La Postérité du soleil, photographies de Henriette Grindat. Itinéraires par René Char, éditions Edwin Engelberts, 1965, ASIN B0014Y17RG - rééditions éditions de l'Aire, Vevey, 1986 et Gallimard, 2009
  • Pierre-Henri Simon, L'homme en procès: Malraux, Sartre, Camus, Saint-Exupéry, 1950
  • Revue Esprit, janvier 1950 : Emmanuel Mounier, Albert Camus ou l'appel des humiliés
  • Albert Camus, soleil et ombre : une biographie intellectuelle, essai, 1987. Prix Albert-Camus.

Voir aussi
Société des études camusiennes et Olivier Plat --

Notes et références

  1. Jean-Marc Parisis, dans L'Express du 8 Décembre 2005
  2. Interview dans Le Progrès de Lyon, 1951
  3. Voir mon article "Camus éditorialiste à L'Express" dans "Les Cahiers Albert Camus"
  4. Voir mon article "Camus à Combat" dans "Les Cahiers Albert Camus"
  5. Voir ma fiche André Gide l'inquiéteur
  6. Le Panelier dans la Haute-Loire près du Chambon-sur-Lignon où il vint se reposer suite à sa recherche de tuberculose juste avant la guerre, dans une pension tenue par un oncle de sa femme Francine qui adolescente y était venue plusieurs fois en vacances
  7. Voir mes fiches René Char, qui êtes-vous ?, René Char et Albert Camus et René Char et Pierre Boulez
  8. Voir Jean Grenier, Carnets (1944-1971, Seghers, 1991, voir aussi ma fiche Jean Grenier à Simiane
  9. Il écrira dans ses Mémoires comme pour se justifier : « Moi, l'ancien déporté de Mauthausen, je ne voulais pas admettre l'inhumanité du Goulag,» "Tout mon temps", Fayard, 2001
  10. Ses détracteurs lui reprochent "d'être vulgaire" comme l'écrira Milan Kundera dans Le rideau. Sartre écrira que Camus avait toujours « un petit côté voyou d'Alger, très truand,  très marrant. » in Situations tome X, Gallimard, 1976
  11. Voir ma fiche André Malraux, une jeunesse
  12. Voir Roger Grenier, Albert Camus, soleil et ombre : une biographie intellectuelle, essai, 1987. Prix Albert-Camus - voir aussi ma fiche sur Roger Grenier, Albert Camus, soleil et ombre

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